Étiquettes (les étiquettes que l'on colle aux autres)

Je suis traductrice, bien sûr que…

 
« Rien ne semble être éternel sur cette terre, sauf peut-être les préjugés. »

 
Yvon Deveault

Je suis une traductrice/relectrice freelance bien sûr que…

Avoir des préjugés c’est coller des étiquettes sur ce qu’on ne sait pas à partir de ce que l’on croit savoir. L’humain généralise, fait des raccourcis et colle des étiquettes à tout et tout le monde, y compris aux métiers, c’est une manière de se rassurer et c’est inévitable. En tant que traductrice, j’entends et je lis quotidiennement de nombreux préjugés sur mon métier de traductrice/relectrice. Voici donc un petit article sur certaines des remarques les plus courantes !

Vous avez certainement déjà vu de nombreuses publications sur les réseaux qui reprennent ce format : « Je suis… bien sûr que ». Il est rare que je suive ce type de tendance, mais j’aime beaucoup ce format que je trouve très intéressant pour aborder ce thème des clichés.

lorsque je dis que je suis traductrice, on me répond : « Ah oui ! Tu traduis les conférences de l’ONU ».

Probablement l’un des clichés les plus entendus des traducteurs : la confusion traducteur/interprète. Eh bien non ! Raté ! Ce sont deux métiers différents et cette confusion est malheureusement très présente aussi bien chez le grand public qu’auprès d’entreprises qui souhaitent faire appel à des professionnels des langues. On m’appelle régulièrement pour me demander si je suis disponible pour réaliser une traduction et, après quelques questions, je comprends rapidement qu’on me demande en réalité de l’interprétation pour des réunions ou des rendez-vous professionnels. Je comprends et je parle très bien l’anglais oui, mais l’interprétation n’est pas mon métier. Je suis spécialisée en traduction et en communication écrite. Je serais peut-être capable de réaliser un travail d’interprétation, mais je ne m’y tenterais pas sans formation préalable. Tout traducteur n’est pas capable d’être interprète et inversement.

on me contacte régulièrement pour me demander de traduire depuis ou vers l’espagnol, l’arabe ou encore le portugais.

C’est un problème de plus en plus récurrent. Dans ce monde où tout va trop vite, où l’on est habitué à tout avoir tout de suite sans effort, rares sont celles et ceux qui prennent le temps de lire des micro descriptions informatives de 3-4 lignes ou de consulter mon site web avant de m’appeler. Je n’écris pas tout ce contenu pour le plaisir. Mon but est évidemment d’informer au mieux de potentiels clients afin qu’ils puissent choisir leur traducteur selon leurs besoins. Deux minutes de lecture et tout le monde gagnerait du temps ! Je suis traductrice de l’anglais et de l’italien vers le français. Uniquement dans ce sens et non, je ne connais pas toutes les langues du monde (avec environ 7000 langues sur cette planète, ce serait compliqué).

certaines agences pensent pouvoir m’imposer des conditions de travail (horaires, calendrier, baisse de tarifs sans accord, etc.).

Un freelance n’est pas un salarié. Nous sommes libres de décider quand nous travaillons, quels projets nous acceptons, à quelle heure nous commençons à travailler et à quelle heure se terminent nos journées dans la mesure où nous respectons tout délai de livraison accepté au préalable. Attention ! Ne pas respecter ces droits du travailleur indépendant, notamment au point d’empêcher à l’indépendant d’obtenir d’autres clients, peut conduire à ce qu’on appelle du « salariat déguisé ».

Quant à la tarification… J’ai droit à une rémunération juste selon le volume de travail à fournir et le niveau de compétences nécessaire à cette réalisation. La plupart des agences aujourd’hui acceptent des tarifs compris entre 0,07 € et 0,08 € pour des combinaisons de langues courantes (type anglais vers français). Il est difficile de négocier des tarifs plus élevés en tant que nouvel arrivant sur le marché, mais il faut savoir refuser des tarifs trop bas. Les hausses du coût de la vie n’épargnent pas les traducteurs. Nous devons pouvoir vivre de notre métier.

parce que j’ai créé mon entreprise, on pense que je suis riche.

Si seulement ! Comme toute entreprise et/ou tout travailleur, j’ai des cotisations sociales, des impôts sur mes revenus et un impôt foncier à payer. Sans compter l’achat de logiciels ou de matériel pour travailler, les énergies (principalement l’électricité), les assurances (santé et professionnelle), les frais bancaires et les nombreuses heures non rémunérées réalisées notamment pour me faire connaître et démarcher de nouveaux clients. Mes revenus sont donc très variables et je suis encore très loin de la richesse.

parce que je suis en autoentreprise, on me dit que je ne suis pas vraiment entrepreneuse.

Dictionnaire Le Robert – entrepreneur : Personne qui dirige une entreprise pour son compte. Créateur d’entreprise.

C’est un statut reconnu et accordé par les instances officielles de l’État français : entrepreneur individuel (EI).

En tant qu’autoentrepreneuse, j’ai créé mon entreprise [individuelle], j’ai investi de mon argent dans cette création (matériels, logiciels, etc.), je suis rémunérée par les activités de cette entreprise, je travaille aussi à certaines tâches sans rémunération pour son bon développement, je prends des décisions financières et commerciales pour cette entreprise, j’organise la communication de cette entreprise (notamment sur les réseaux sociaux). Pour résumé, j’endosse les casquettes de nombreux métiers pour la bonne gestion de cette entreprise. Oui, en autoentreprise je suis l’entreprise, je suis sa seule dirigeante et sa seule salariée, mais cette combinaison ne me prive en aucun cas de mon statut d’entrepreneuse. Cette entreprise pourrait rester une entreprise individuelle, comme elle pourrait évoluer dans le temps et prendre de l’ampleur.

des traducteur·rice·s deviennent impolis ou agressifs lorsque je leur signale des erreurs dans leurs traductions.

J’ai déjà fait face à divers scénarios :

  • Ils ou elles n’acceptent pas de ne pas tout connaître et d’avoir encore des choses à apprendre (« J’ai toujours fait comme ça et personne ne m’a jamais rien dit avant donc je vais continuer. »). Or, la traduction est un métier d’apprentissage perpétuel. On ne connaît pas tout et on ne connaîtra jamais tout, mais on peut apprendre et s’améliorer au quotidien.
  • Ils ou elles ont un problème avec mon genre (« Vous êtes une femme vous n’allez quand même pas m’apprendre mon métier ! ») ou mon âge (« J’ai trente ans de carrière, ce n’est pas une gamine de 25 ans qui va m’apprendre comment écrire. »). Ni le genre ni l’âge ne sont gages de sagesse ou d’une intelligence plus développée.
  • Et enfin, la mauvaise fois pure et dure alors qu’on prend le temps d’expliquer les erreurs : « je ne vois aucune faute dans le texte ». On ne peut rien apprendre à quelqu’un qui refuse de voir ses erreurs.

j’ai régulièrement droit à des exclamations de surprise lorsque je réponds à des appels: « Ah ! Mais vous êtes une femme ! ».

Malheureusement, en 2024 on s’étonne encore qu’une femme puisse exercer à son compte, être chef d’entreprise, etc. Pourtant, les femmes sont très nombreuses dans ce secteur et je ne cache pas mon genre. Ma photo est disponible sur mon site, je ne dissimule pas mon LinkedIn personnel, ma description page jaune est au féminin. J’avoue avoir du mal à comprendre en quoi mon statut de femme est surprenant. Oui, je suis une femme. Et alors ?

on m’a déjà dit : « tu n’auras bientôt plus de travail, tu seras remplacée par l’IA » ou « tout le monde a Google Traduction ».

J’entends ces phrases depuis toujours. Oui, le métier de traducteur change. Oui, certains mauvais changements sont dus aux avancées technologiques. Mais certaines de ces avancées créent aussi des outils très pratiques dans notre métier (TM, TAO). La difficulté est de savoir s’adapter à ces évolutions tout en défendant ses compétences et ses droits (notamment la juste rémunération). Je n’ai encore jamais lu une traduction automatique ou toute autre production écrite qui soit au niveau d’une production humaine. Google Traduction et tout autre outil du même genre ne sont pas fiables. Ils peuvent vous aider à comprendre un texte dans sa globalité, mais pas à le traduire de manière fiable et idiomatique. Sans compter les nombreuses fautes d’orthographes, de grammaire ou de syntaxe réalisées par les machines incapables de comprendre ou de produire des phrases trop complexes ou inhabituelles.

on m’a déjà dit : « devenir traducteur, c’est super facile ! Il suffit d’être bilingue » ou « pourquoi tu ne veux pas traduire aussi en italien ou en anglais ? Tu aurais plus de travail ! ».

Non et non, parler plusieurs langues ne suffit pas. La traduction est un véritable métier qui requiert avant tout une grande maîtrise de sa langue maternelle et des diverses techniques de traduction. Et un traducteur traduit vers sa langue maternelle parce qu’il connaît sur le bout des doigts les particularités linguistiques et culturelles de cette audience cible. Si je traduis vers l’italien, le résultat ne sera sûrement pas aussi naturel qu’une traduction d’un natif de cette langue. Il m’est arrivé de relire des traductions françaises qui n’étaient pas naturelles… et mon intuition est souvent confirmée par la suite : le traducteur n’était pas de langue maternelle française. Il est très important de bien choisir son traducteur et pas seulement le traducteur le moins cher.

on m’a déjà dit que je ne peux pas être fatiguée parce que je travaille à domicile.

Travailler à domicile n’est pas moins fatigant que de travailler en entreprise, dans un open space par exemple. Oui, je peux choisir mes heures de travail, ma quantité de travail, je n’ai plus de trajets à pieds ou en transport, je peux faire une pause quand j’en ressens le besoin. Mais en contrepartie, je dois gagner ma vie par mes propres moyens. Je travaille plus longtemps que lorsque j’étais salariée (compter un minimum de 50 h/semaine). Tout travail est épuisant pour le corps et l’esprit. Comme tout le monde, j’ai des mauvais jours et des épisodes de grandes fatigues.

on m’a déjà dit de ne pas perdre du temps avec du bénévolat.

Le bénévolat est un choix. Je choisis d’investir mon temps pour permettre à des associations de communiquer plus largement sur leurs activités ou pour aider des gens à accéder à un contenu qui leur serait inaccessible sans mes services. Je ne considère jamais ce travail comme une perte de temps : je peux découvrir de nouveaux domaines, continuer à m’améliorer et apporter de l’aide aux autres à mon échelle tout en montant un portfolio. Je n’y vois aucun inconvénient. Ce qui permet d’apprendre ou d’évoluer n’est jamais une perte de temps.

on me considère comme un dictionnaire ambulant.

Oui, en tant que traductrice j’ai un très bon niveau en français, en anglais et en italien. Mais non, je ne connais pas tous les mots, tous les équivalents, toutes les nuances de ces langues. En réalité, j’ai des connaissances qui font 80 % du travail et pour les 20 % restants, c’est un mélange de recherches, de déduction, d’instinct. Il m’arrive régulièrement d’ouvrir un dictionnaire ou de vérifier une règle de grammaire. Pourquoi ? Un mot n’a pas forcément une seule traduction possible. Le contexte peut changer entièrement un choix traductif. Alors non, je ne peux pas vous dire sans réfléchir comment traduire un mot. Je rends parfois service, mais mon métier de relectrice ne m’oblige pas non plus à corriger tous les écrits de mon entourage.

je ne peux pas m’empêcher de remarquer des maladresses de traduction et de langues dans mon quotidien.

Comme beaucoup de gens, j’ai tendance à lire les petites lignes sur les emballages ou les panneaux qui m’entourent lorsque je m’ennuie. Et parfois, les emballages ou panneaux sont rédigés en plusieurs langues. C’est là que survient « le défaut professionnel ». Je remarque des fautes, des traductions incomplètes ou qui ne reprennent pas tout à fait le sens de la langue originale, ou alors je me dis que j’aurais traduit telle phrase autrement pour que ce soit plus clair, etc. Il y a aussi les panneaux dans les rues, les transports ou les magasins où je remarque immédiatement qu’ils ont eu recours à une machine et non à un humain pour produire ou traduire certains éléments. Des maladresses ou des erreurs de langue dans les articles de journaux. Même en vacances, la traduction ne quitte pas la traductrice.

j’ai déjà informé un client d’une erreur dans ses documents de références ou dans ses textes sources et mes notes ont été ignorées pour publier un texte contenant des fautes.

Dans tous les aspects du quotidien, il existe le principe de courtoisie. Rien ne nous oblige à faire quelque chose, mais on décide de le faire par politesse. Ce principe existe aussi en traduction. Si je remarque une erreur dans un document source ou dans un document de référence, je prends le temps de créer une note de traduction afin d’informer le client de cette erreur. Le but étant évidemment que l’erreur soit corrigée pour éviter des problèmes ultérieurement. Quant à la traduction, selon les instructions fournies au préalable ou parfois simplement selon le bon sens, je décide si la faute doit être reproduite dans la traduction telle qu’elle est dans le texte source ou si je peux me permettre de la corriger. Que je corrige la faute ou non, ma note contient toujours une proposition fautive et une proposition corrigée. Ainsi le client final peut décider de modifier le texte à sa convenance si ma modification ou non-modification ne convient pas à ses besoins. Il arrive que le client ignore involontairement cette note ou décide volontairement de ne pas corriger la faute. Les publications finales peuvent donc contenir des fautes et cela ne relève pas toujours de la faute du linguiste.

on pense que je ne fais jamais d’erreurs ou que je n’ai pas droit à l’erreur.

Aucun humain, ni aucune machine n’est infaillible. Tout le monde a des hauts et des bas. Il suffit d’être un peu fatiguée pour laisser passer une faute qu’on aurait vue et corrigée sans problème en temps normal. N’hésitez pas à signaler (poliment) à un traducteur qu’il a peut-être fait une erreur quelque part. Un bon traducteur vérifiera son texte, acceptera l’erreur commise et la corrigera.

on pense que je peux traduire 50 000 mots en 24 h.

Diagramme de Venn sur les trois critères régissant le bon déroulement d'un projet de traduction : 
budget serré + livraison urgente = mauvaise qualité
budget serré + demande de haute qualité = délai de livraison allongé
haute qualité + livraison urgente = plus cher
les trois critères en même temps = impossible

Avez-vous déjà vu ce diagramme ?

On considère que la gestion de projets de traduction repose sur trois critères représentés dans ce diagramme de Venn : le budget, le délai et la qualité. Si vous souhaitez avoir une traduction de qualité, rapidement et à bas prix, vous allez devoir faire l’impasse sur l’un de ces trois critères. Il est humainement impossible de fournir une bonne traduction pour un tel volume en 24 h en espérant produire un texte haut de gamme. À ce jour, les machines n’en sont pas non plus capables. Vous obtiendrez une traduction à bas coût et rapide, mais de mauvaise qualité. Il est donc important de choisir vos priorités et de les communiquer à un responsable de projets ou directement à un traducteur (votre budget pour la traduction et la date de livraison souhaitée) afin de négocier la meilleure combinaison possible de ces trois critères.

On estime qu’un traducteur expérimenté peut traiter 1500 à 3000 mots par jour. Évidemment, ce volume dépend de nombreux facteurs : l’expérience, le degré de spécialisation du document source, le domaine de spécialité, la qualité du document source, etc.

Écoutez les traducteurs ! Nous ne nous amusons pas à vous donner des délais plus longs ou des tarifs plus élevés pour le simple plaisir. Si vous ne comprenez pas un délai ou un tarif n’hésitez pas à demander une clarification à votre traducteur.

Le mot de la fin

Je suis une jeune traductrice/relectrice indépendante, bien sûr que tout le monde à des préjugés sur moi et mon métier. Je ne pourrais malheureusement jamais faire disparaître tous ces préjugés ni changer à moi seule tout le secteur de la traduction pour que le travail du traducteur soit mieux compris, valorisé et rémunéré, mais je peux essayer de partager mes connaissances sur mon métier et ma situation professionnelle afin que d’autres puissent apprendre et comprendre.

« Le partage des connaissances est l’acte d’amitié le plus fondamental. Parce que c’est une façon de donner quelque chose sans perdre quelque chose. »

Richard Stallman

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